On purge bébé

UN VAUDEVILLE JOYEUSEMENT DÉJANTÉ 
Truculente et d’une drôlerie contagieuse, Émeline Bayart fait exploser les rires et la bonne humeur dès le lever de rideau. Avec son audacieuse adaptation du cultissime “On purge bébé” de Feydeau, elle illumine la scène, et nous offre un grand moment de théâtre. Elle partage avec nous son amour du jeu et des chansons d’autrefois. 

 

Comédienne, chanteuse, metteuse en scène, vous êtes une véritable touche-à-tout. Comment  est née cette vocation artistique ? 

C’est par la musique que je suis devenue comédienne. Mes grands-parents écoutaient une radio diffusant des airs enivrants, Yvette Guilbert, Damia, Fréhel, mais aussi Brel, Brassens, Barbara ont bercé mon enfance. J’ai mesuré la force émotionnelle d’une chanson en voyant une larme rouler sur la joue de mon grand-père, mineur de fond, en écoutant Les Corons par Pierre Bachelet. J’ai intégré les classes à horaires aménagés dès le cours préparatoire : le matin l’école, l’après-midi le conservatoire de Lille en piano, où l’on chantait beaucoup de chansons à texte. Petite fille, je passais du temps à apprendre des histoires par cœur et à interpréter de vieilles chansons, ça a certainement conditionné ma passion pour le jeu théâtral. Plus tard, en licence de lettres modernes, la rencontre avec le metteur en scène Jean-Michel Rabeux s’avéra déterminante. Il m’a encouragée à entrer à l’école Florent à Paris. Le désir de mettre en scène vient des années après : choisir une œuvre inspirante, y intégrer des airs, partager la scène avec des comédiens passionnés, tout cela m’anime considérablement. 

 

Pouvez-vous présenter On purge bébé à nos lecteurs ? 

À mes yeux, c’est l’une des pièces les plus drôles de Feydeau, l’humour y est condensé et l’horlogerie parfaite. Elle s’ouvre sur une scène de ménage mémorable. Voici un petit résumé : Follavoine, un fabricant de porcelaine, invite à déjeuner un client de marque, Chouilloux, fonctionnaire du Ministère des armées qui doit statuer sur l’acquisition par l’Armée française de pots de chambre destinés aux soldats. Il espère emporter le marché, ayant mis au point un système de pots présumés incassables. Il a également invité Mme Chouilloux et son amant. L’infortune conjugale de Chouilloux est de notoriété publique, seul ce dernier ignore la trahison. Un événement fâcheux va contrarier les plans de Follavoine. Sa femme encore en bigoudis et robe de chambre, vient se plaindre des caprices de leur fils Hervé, dit Toto. Ce dernier, qui « n’a pas été » ce matin-là, refuse d’avaler son purgatif. 

 

Représentée pour la première fois en 1910, la pièce n’a pas pris une ride. Pourquoi Feydeau continue-t-il à captiver le public, génération après génération ? 

Tout simplement parce que c’est un grand auteur, parfois considéré comme léger, à tort. C’est un horloger qui actionne à merveille les ficelles du vaudeville, un roi de la mise en situation, des quiproquos, un grand observateur des caractères humains. Feydeau offre aux comédiens une partition ciselée propice à l’éclosion de la poésie, de la fantaisie, de la folie. En actionnant la “machine à vertiges”, (expression empruntée à Violaine Heyraud, spécialiste de Feydeau), il fait vaciller le spectateur en rompant toute logique, tout sens commun, toute banalité. Il nous offre la possibilité d’un exutoire, il transforme le réel en une libératrice extravagance.  

 

Vous réinstaurez  une tradition oubliée, celle des couplets chantés dans les vaudevilles. Pourquoi ce choix ?  

Je donne des récitals depuis plusieurs années et propose au public des pépites de la chanson française du début du vingtième siècle.C’est une manière de faire revivre un précieux patrimoine. Il m’est vite apparu qu’il serait intéressant de faire côtoyer une pièce de Feydeau et certaines de ces chansons parce qu’elles présentent une écriture similaire. Le dramaturge  dote ses pièces de sonorités, de rythmes bien précis. L’ajout de chansons permet le déploiement d’un point de vue, comme un focus sur une situation ou sur l’inconscient des personnages, une possibilité de dire au public ce que la bienséance ne permet pas de dire à l’autre.   

Sur scène, les comédiens s’en donnent à coeur joie. Dans un tourbillon d’énergie, la troupe hisse le spectacle à un niveau de cocasserie irrésistible. Un mot sur vos partenaires de jeu ? 

Ils sont extraordinairement drôles et poétiques. J’aime la disparité des caractères sur un plateau, la différence des corps, des « gueules », des expressivités. Marc Chouppart, grand et fin, incarne Follavoine et se plie en deux devant Chouilloux, homme de pouvoir influent mais infortuné cocu, interprété par Manuel Le Lièvre ou Christophe Canard, tous deux petits et trapus. Corinne Martin joue Rose la bonne, et Toto le fils tyrannique et malicieux. Ce petit bout de bonne femme interprète les enfants à merveille, c’est à s’y méprendre. Le couple adultère est interprété par les jeunes et magnifiques Delphine Lacheteau et Vincent Arfa. Manuel Peskine avec qui je collabore depuis longtemps a fait les arrangements musicaux et nous accompagne au piano. 

 

Y a-t-il un retour de spectateur qui vous a particulièrement marquée ou bouleversée ?  

« Vous m’avez rendu heureux », c’est le plus beau retour me semble-t-il. Notre mission, à nous metteurs en scène et comédiens, c’est de transcender la vie, de raconter au plus près de la vérité les pièces écrites par des auteurs inspirés, d’apporter la Joie avec un grand J aux spectateurs, de les émouvoir, de déplacer quelque chose en eux qui leur permette d’appréhender l’existence avec un peu plus d’émerveillement.  

Au Théatre Hebertot

Par Marie-Lys Cerval

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