BRASSENS, L’AMOUR DES MOTS – INTERVIEW NICOLAS NATKIN
UN HOMMAGE QUI TOUCHE AU COEUR
De sa voix chaude et entraînante, Nicolas Natkin, accompagné par Stéphane Caroubi à la contrebasse et Mauro Talma à la guitare, embarque le spectateur dans l’univers de Georges Brassens. Les chansons, les extraits d’interviews et les séquences théâtrales s’entrelacent pour faire revivre l’artiste tel qu’il était, attachant, épris de liberté, et terriblement humain.
Comment en êtes-vous arrivé au théâtre ?
En maternelle, j’étais déjà très à l’aise en public. J’ai ensuite suivi les cours de théâtre de Liza Viet jusqu’à mes treize ans, j’adorais ça. J’avais également une certaine aisance en cours de français, c’est un registre qui me plaisait. À 23 ans, alors que j’étais sorti de ces préoccupations théâtrales, j’ai rencontré Fabrice Luchini de façon pittoresque. Nous étions voisins et confrontés à des problèmes de copropriété. Il s’apprêtait à jouer une création de Florian Zeller au théâtre Antoine, et m’a convié à être son répétiteur. Quand j’ai assisté à la pièce, j’ai été stupéfait de le voir dire le texte qu’on avait travaillé ensemble dans sa cuisine. Ça m’a fait une forte impression. Il m’a présenté le professeur d’art dramatique Jean- Laurent Cochet, et ça a été déterminant. Je devais effectuer un stage d’une semaine à ses côtés, mais la passion m’est passée dans le sang et j’ai fini par intégrer sa compagnie.
Quel est votre premier souvenir lié à Brassens ?
Un jour, alors que je commençais tout juste la guitare, une jeune fille m’a confié qu’elle craquerait pour le premier qui lui jouerait L’Orage de Brassens. Je n’avais pas spécialement envie de lui plaire, mais j’ai mesuré l’impact que pouvait avoir la musique sur certaines âmes. J’ai aussi des images de longs trajets en voiture où le temps filait sans que je m’en rende compte, bercé par ses chansons. Elles m’ont accompagné à différentes périodes de ma vie, et à chaque fois, elles résonnent différemment, avec une singularité nouvelle.
D’où vient le désir de monter un spectacle qui lui soit dédié ?
Je devais jouer George Dandin de Molière mais le projet était compliqué et, au final, j’ai été très déçu. À ce moment-là, j’écoutais souvent Brassens. Au-delà de la découverte de son répertoire, je me suis intéressé à l’homme qui se cachait derrière les chansons. En explorant son histoire, j’ai rencontré des réponses à des questions qui me traversaient et m’empêchaient d’avancer, de vivre pleinement, d’accepter ma singularité. Ça a été un refuge.J’ai trouvé de nombreuses accointances entre nous, notamment dans nos goûts littéraires.
Son auteur préféré est Jean de La Fontaine, et il se trouve que je ne peux pas imaginer une bonne journée sans avoir quelques fables en tête ! J’ai donc entrepris de retranscrire ses interviews, et, petit à petit, un processus presque magique s’est mis en place. Ses mots ont résonné en moi au point de devenir les miens, et j’ai eu à coeur de partager ça avec le public.
Brassens, L’amour des mots ne relève ni du biopic ni du simple concert. Qu’est-ce qui fait toute la singularité de cette création ?
Elle mêle musique, émotion et rire, sans jamais chercher à être explicative. Le but n’est surtout pas d’imiter Brassens. Nous ne le singeons pas, nous dialoguons avec lui, nous le laissons passer à travers nous. Une véritable alchimie s’installe sur scène, le public vit un moment privilégié avec le poète. Les interactions sont nombreuses, l’envie des spectateurs nourrit la mienne. Ce qui me pousse à continuer, c’est de voir les gens heureux. Les anciens qui me disent avoir rajeuni, les jeunes émus aux larmes qui me prennent dans leurs bras, c’est cette énergie-là qui me porte.
“La poésie est une chose sérieuse qu’il ne faut pas traiter avec sérieux”, vous avez choisi cette devise de Brassens comme fil conducteur de la pièce…
Dans une interview intégrée à la mise en scène, Brassens explique qu’on n’est pas obligé de saisir entièrement le sens d’un texte pour l’aimer, et je partage pleinement cette idée. Il prend une citation de Verlaine en exemple : “Les sanglots longs des violons de l’automne blessent mon cœur d’une langueur monotone.”
C’est magnifique, mais on ne peut pas dire que la signification saute vraiment aux yeux. La poésie est faite pour susciter en nous une émotion, même floue, même inexplicable. Brassens aimait jouer avec la langue, avec le sens des mots, accepter parfois l’imprécision, le vague, tout en créant malgré tout un immense plaisir chez l’auditeur. Ce qui compte, ce ne sont pas tant les mots eux-mêmes que l’écho qu’ils font naître en nous.
Quelle est la chanson que vous prenez le plus de plaisir à interpréter ?
Brassens a écrit de nombreuses chansons osées et grivoises, comme Fernande ou Le bulletin de santé.
Mais son répertoire est aussi composé de chansons empreintes d’une grande tendresse comme Je me suis fait tout petit. Elle laisse entrevoir la faiblesse de l’homme face à la femme qu’il aime. “J’étais chien méchant, elle me fait manger dans sa menotte. J’avais des dents d’ loup, je les ai changées pour des quenottes “
Ces paroles m’émeuvent à chaque fois.
Theatre Libre
À partir du 30 janvier
Par Marie-Lys Cerval




