DU CHARBON DANS LES VEINES
5 nominations aux Molières 2025 !
1958, dans la petite ville minière de Noeux-Les-Mines, la nouvelle création de Jean-Philippe Daguerre (« Adieu Monsieur Haffmann », « Le Petit Coiffeur ») dévoile les tranches de vie des gueules noires, maculées de particules de soufre des mines. Abordant des sujets de société tels que la condition féminine ou le racisme, la pièce évoque également des sujets plus universels comme l’amour, l’amitié, la maladie, la musique sur fond d’arrivée de la télévision, de coupe du monde de football et de pigeons voyageurs. Une histoire de solidarité, malgré des conditions de vie et de travail rudes.
Un éclat d’humanité
Sur scène, c’est un véritable éclat d’humanité qui prend vie à travers l’histoire de ces corons, peuplée de personnages sincères et bouleversants, parmi lesquels Pierre et Vlad, deux mineurs liés par une amitié indéfectible. Cette fresque nous ouvre une fenêtre sur un temps révolu – celui où de nombreux Français se chauffaient encore au charbon – tout en résonnant avec des réalités intemporelles. Inspiré par un documentaire de l’INA présentant un jeune mineur de 20 ans, marqué par l’âpreté de son quotidien sous terre, Jean-Philippe Daguerre se fait le passeur d’une mémoire que l’on oublie déjà. Il s’appuie également sur les témoignages de ses proches, comme Frédéric Habera, fils de mineur polonais lensois et chef d’un petit orchestre de cité minière, ou encore Raphaëlle Cambray, nommée pour le Molière de la comédienne dans un second rôle, elle-même ch’ti et fille de mineur, qui prête ses traits à Simone. Ce contraste saisissant, entre la rudesse du travail et l’humanité qui persiste, est au cœur de la mise en scène. Dans une pudeur empreinte de vérité, les comédiens incarnent sans excès les vies brisées par la poussière et la chaleur des galeries. Une lumière est ainsi portée sur la fragilité, l’obscurité, mais aussi sur la délicatesse et la vitalité qui animent cette communauté laborieuse.
Une rigueur vitale
La pièce prend le temps d’installer un quotidien minutieusement reconstitué, rythmé par le travail à la mine et les mélodies d’accordéon. Comme des visiteurs venus du futur, nous pénétrons dans cet univers gris sur gris, où chaque geste est empreint de rigueur, jusqu’à l’anecdote de rincer la salade cinq fois avant de la manger. Jean-Philippe Daguerre s’entoure de collaborateurs fidèles pour faire revivre ce passé révolu : les décors d’Antoine Milian, les lumières de Moïse Hill, et les compositions musicales d’Hervé Haine, également assistant à la mise en scène, apportent une dimension sensorielle subtile. Leur travail, sans jamais surcharger le récit, fait presque sentir au public la poussière de
charbon imprégnant les murs. Au cœur de la pièce réside un message essentiel : une célébration de la vitalité, malgré l’adversité. Comme le souligne Daguerre lui-même : « Je voulais (…) raconter une histoire qui nous permette de réfléchir à notre réalité actuelle, en nous plongeant pendant la durée du spectacle dans celle d’antan, comme un miroir révélateur. »
Actuellement, au Théâtre Saint-Georges
Par Caroline Guillaume