En thérapie

En Thérapie
Rencontre avec Francis Huster et Charles Templon
Par Aurore Jesset
Le divan s’invite au théâtre
La célèbre série « En Thérapie » d’Eric Tolédano et Olivier Nakache d’après BeTipul d’Hagai Lévi est adaptée pour la première fois au théâtre dans une pièce efficace et lumineuse.
Un défi relevé par la plume aiguisée de François Pérache, la mise en scène d’une précision remarquable de Charles Templon et une distribution magnifique avec Francis Huster dans le rôle du psychanalyste et trois jeunes comédiens épatants, Tess Lauvergne, Raphaelle Rousseau, Yann Gael.

Comment le projet a-t-il vu le jour ?
Francis Huster : Je suis remonté sur scène pour continuer mon combat concernant l’entrée de Molière au Panthéon.
Le Président de la République m’avait donné sa parole que le projet se ferait suite à ma requête. Finalement, il lui a été déconseillé
de le faire. J’avais donc décidé de quitter la scène du théâtre dans ce pays. J’ai refusé plusieurs pièces dont Le Cercle des poètes disparus. Je me consacrais au tournage de Zodiaque lorsque Jean-Marc Dumontet m’a proposé En thérapie. Après des mois de discussions, puisqu’on va rentrer dans un autre cycle, j’ai refait ma demande officielle.
Charles Templon : Nous avons déjà travaillé ensemble avec Jean-Marc Dumontet, producteur et directeur de théâtres,
et François Pérache, auteur, adaptateur. Ils savaient que j’avais follement aimé la série En thérapie.
Ils m’ont proposé de relever le défi d’un tel projet, une première mondiale pour le théâtre. Je connais mon appétence
pour mêler théâtre, documentaire et fiction. Créer c’est de l’ordre du défi. J’ai dit oui.
Pouvez-vous dire à nos lecteurs en quoi le théâtre apporte-t-il un regard nouveau sur En Thérapie ?
F.H : Au théâtre la pièce se déroule dans un espace clos, le public vit chaque instant avec nous dans nos rôles respectifs.
Chacun.e dans la salle choisit de suivre le, la patient.e ou le psychanalyste, de regarder ici ou là sur la scène alors que dans la série
télévisée, c’est le réalisateur qui sélectionne au montage tel plan, telle image. Au théâtre le public fait ses choix en direct,
sans aquarium (écran). Si le jeu est d’un naturel total, il est immédiatement hameçonné émotionnellement.
C.T : Je rejoins Francis en ce sens qu’au théâtre on vit tous ensemble un moment présent, dans un même lieu comme en psychanalyse.
C’est très différent de la distance de l’écran dont l’image est répétée, pensée. Une fois qu’elle est montée et ancrée, elle reste fixe.
Le théâtre c’est du spectacle vivant, tous les soirs les comédiens vivent une expérience nouvelle entre eux et avec le public.
Qu’est-ce qui vous a respectivement séduit dans le défi d’une telle aventure ?
F.H : Passer de Huster à Hustwood ! Eastwood était un héros de polars et de westerns. Il est devenu metteur en scène
pour imposer sa façon de jouer et il n’a plus interprété que des rôles dans lesquels il s’incarnait lui-même. Comme Mastroianni,
Gabin, Cary Grant, tout à coup un acteur ou une actrice comme Catherine Hiegel, Cristiana Reali, Isabelle Adjani n’incarne plus
qu’elle-même ou lui-même. Ils ont traversé le miroir. C’est ce que je ressens dans le rôle du Dr Armel Caussade. D’ailleurs,
j’ai souhaité que ma femme dans la pièce s’appelle Isabelle et j’ai demandé la photo d’Isabelle Adjani dans le cadre que je brise.
Ainsi, chaque soir je règle mes comptes avec elle (sourire).
C.T : J’aime les pièces ancrées dans l’époque que nous traversons. Dès la première version de François Pérache,
je me suis reconnu parce que j’ai 39 ans et que moi-même j’ai fait une psychanalyse. Je me suis reconnu dans ce texte aussi
en tant que comédien et metteur en scène. J’ai eu envie de toucher la jeune génération qui ne vient pas souvent au théâtre.
On est impressionnés de voir autant de jeunes d’une trentaine d’années qui se déplacent pour découvrir la pièce.
D’autant plus dans le théâtre privé avec un comédien de l’art et de la trempe de Francis. Ça m’émeut chaque soir.
« Notre politique c’est l’art avec ce qu’il porte d’intime »
Francis Huster
Votre pièce présente trois rôles en thérapie parmi les nombreux patients de la série télévisée ? Pourquoi ceux-là ?
F.H : Le pari a été d’adapter une série de plusieurs épisodes en une seule pièce avec un trio de jeunes comédiens
au grand talent pour éviter l’effet stars et numéros d’acteurs laissant une place centrale à l’intrigue.
C.T : Nous avons dû recentrer l’adaptation avec François Pérache sur 4 rôles. Je me réjouis d’avoir deux comédiennes
avec des partitions aussi importantes pour les patientes, la traductrice immigrée et la jeune religieuse. Le flic est un personnage
marquant de la version originale.
Il fallait conserver l’ADN de BeTipul d’Hagai Lévi tout en proposant une nouvelle expérience par rapport à la série française,
garder un fil rouge, non pas les récits, mais une bible de personnages traversés différemment par une certaine violence en écho avec l’actualité.
Quelle a été votre approche artistique ?
F.H : En thérapie me permet une autre façon de jouer et d’exister sur scène, c’est un rôle beaucoup plus épuisant
que l’on imagine, car ça n’est pas un rôle de blabla, c’est exactement ce que je trouve magnifique dans le métier, c’est une présence.
La proximité entre le rôle du psychanalyste et celui de Mastroianni dans un film qui a bouleversé ma vie et ma pensée sur beaucoup de choses, La dolce vita de Fellini m’a guidé. Ils ont en commun un rapport à l’échec comme une chute à la Camus.
C.T : L’écriture sensible de François Pérache m’a donné envie de traiter sur le plateau En thérapie avec une nouvelle
forme de récit, très rythmé, de jouer avec la scénographie, d’amener de l’intimité et de l’inattendu en m’inspirant du courant artistique
de « la magie nouvelle » par des ellipses temporelles comme un clignement d’œil. L’unité de lieu propre aux tragédies classiques françaises, je l’ai pensée par une immense boîte en bois en perspective, à la fois une oreille attentive et espace propice à la plongée en soi.
La vidéo, les corps, les sons contribuent à l’imaginaire et au fantasme. La mise en scène devait porter la violence du monde sans effrayer le public.
Comment avez-vous traité en 1h30 la durée du cheminement psychanalytique ?
F.H : Pour nous les comédiens, c’est une pièce très précise entre les tableaux c’est inimaginable pour maintenir la tension.
Charles a su garder l’essentiel.
C.T : Les ellipses temporelles ont évolué au plateau avec les artistes associés au son et à la lumière.
L’alternance rythmique et formelle des scènes par le jeu incarné, la vidéo, un flash-back, les révélations, les silences apportent
une tension au déroulé des récits qui capte l’attention du public.

En thérapie se déroule dans le bureau d’un psychanalyste. L’inconscient, le refoulement et les traumatismes sont-ils des ressorts intéressants pour le théâtre ? Comment ont-ils orienté votre travail ?
F.H : Il n’y a pas un rôle de légende qui ne fonctionne pas avec ce que j’appelle le diamant. C’est le moment où toutes
les facettes du rôle se rassemblent en une seule. Lorsque le rôle se parle à lui-même comme l’effet introspectif du soliloque.
Un moment de vérité. C’est inoubliable pour le public. À chaque fois que j’incarne un rôle, c’est que je l’ai déjà vu quelque part.
J’ai revu La Dolce Vita de Fellini. La dernière scène avec la mer et les regards échangés avec la serveuse sublissime.
Il comprend qu’il est passé à côté de tout. Il ne voit plus l’autre, ni lui-même. Il ne se regarde plus comme Caussade à la fin.
Je parle de l’homme, il est devenu aveugle. Je fais ce métier pour traverser le miroir, pour voir ce qu’il y a de l’autre côté de moi-même.
Tu ne fais pas la dernière scène de Caussade sans être passé par là.
C.T : Ce qui ne se dit pas passe par les regards, un lapsus, les déplacements, le langage corporel, un pied qui bouge sur le divan,
le psychanalyste qui appuie frénétiquement sur son stylo. Là on est dans une forme de théâtre brute et poignante où l’introspection est essentielle.
La parole et les silences en témoignent aussi.
« On pourrait tous apprendre à écouter comme on apprend à parler. Il y a des paroles qui attisent la violence, là où d’autres la modèrent »
Charles Templon
Votre adaptation met l’accent sur l’intime dans un contexte où l’état du monde va si mal. Que pouvez-vous en dire ?
F.H : Les artistes ne doivent plus dire un mot sur la politique, ça détourne de notre fonction.
Notre politique c’est l’art avec ce qu’il porte d’intime. L’artiste est un chirurgien de l’âme et le chirurgien opère sans faire de politique.
L’attitude qu’on doit avoir c’est celle de Guitry, Jouvet, Barrault pendant la guerre, combattre par l’amour et les arts.
C.T : La série a fait du bien à une société en crise en plein Covid. J’avais envie d’œuvrer de ce côté-là, poursuivre sur une scène
de théâtre parce que « La violence commence où la parole s’arrête » (Marek Halter).
Pensez-vous que la parole et l’écoute sont des remèdes aux violences de notre époque ?
F.H : La parole et l’écoute sont complices de toutes les violences de notre époque. Il y a des paroles dont je me méfie proférées
par des traîtres. Quant à l’écoute elle est très mal gérée car influencée par les réseaux. L’écoute décisive requiert un chemin personnel,
écouter en soi pour entendre l’autre. L’écoute a besoin d’être mise à nue, sans masque. D’entendre la raison pour laquelle tu me dis ça
ou que tu ne dis pas. Cette écoute est sincère. C’est un entendement et c’est la seule solution.
C.T : Cette pièce ressemble à un champ de bataille où l’écoute et la parole peuvent dénouer beaucoup de choses.
C’est le cas lorsque quelqu’un vous écoute vraiment dans l’ouverture.
On pourrait tous apprendre à écouter comme on apprend à parler. Il y a des paroles qui attisent la violence, là où d’autres la modèrent.
Le rire c’est ce qui nous sauvera, le rire produit par l’écoute de l’autre. J’y vois un parallèle intéressant entre le sujet d’En Thérapie
et le théâtre car l’écoute est l’essence de notre art. Le théâtre, c’est l’écoute du monde.
Du 1 au 26 avril




