If Music be the food of Love
If Music be the food of Love – Entretien avec Alexandre Martin-Varroy
Une expérience musicale à ne pas manquer..

© Patricia Glaizal
Puisant dans l’œuvre la plus intime de Shakespeare, « If Music Be the Food of Love » déploie un univers onirique qui scrute la complexité de l’âme humaine, et questionne un monde d’une brutalité implacable et d’une beauté vertigineuse.
Metteur en scène, comédien, chanteur, et fervent amoureux de Shakespeare, Alexandre Martin-Varroy nous invite à découvrir cette création passionnée.
Pouvez-vous présenter If Music Be the Food of Love à nos lecteurs ?
C’est un spectacle qui, à travers une sélection de 30 sonnets, fait dialoguer la poésie, la musique électroacoustique, l’accordéon et les chansons de Shakespeare.
Mises en musique par de grands compositeurs au fil des siècles, de l’époque baroque à nos jours.
Le public est emporté dans un périple littéraire et opératique où musique et poésie sont inextricablement liées.
Comme le titre l’indique, la musique est la matrice de l’amour et constitue le moteur dramatique de ma mise en scène.
Au plateau, j’ai imaginé une triangulaire amoureuse entre l’acteur/chanteur, l’accordéoniste et le musicien électroacoustique.
Cette configuration m’a été inspirée par les sonnets eux-mêmes, qui évoquent trois figures : le poète (S
hakespeare en personne), son jeune amant, ainsi qu’une mystérieuse maîtresse.
Qu’avez-vous ressenti lorsque vous avez découvert Les Sonnets de Shakespeare pour la première fois ? Qu’est-ce qui vous a donné envie de les interpréter ?
Il y a 10 ans, on m’a offert un recueil de poésie de Shakespeare, et ça a été un véritable choc.
J’ai eu l’impression que j’aurais pu écrire ces mots (sans le talent de Shakespeare !), pour évoquer l’état amoureux, passionnel, maladif et destructeur, dont j’ai déjà fait l’expérience.
Ces poèmes sont entrés en résonance avec ce que j’avais vécu, j’ai senti qu’il s’agissait d’un signe du destin, qu’ils étaient là pour me consoler, et j’ai désiré en faire quelque chose.
Par ailleurs, l’expression sans tabou de Shakespeare amoureux d’un autre homme m’a particulièrement bouleversé.
Mais ce n’est pas seulement cet amour homosexuel, transgressif en son temps, qui m’a incité à interpréter les sonnets.
C’est aussi le récit de l’immense désarroi qu’engendre la quête de l’absolu, de l’éternité, du juste, au regard d’un monde voué à la corruption et à la mort.
Comment avez-vous travaillé pour apprivoiser ces poèmes et les mettre en voix sur scène ?
J’ai commencé par explorer diverses traductions, et mon choix s’est tourné vers celle de Jean-Michel Déprats, en alexandrins blancs.
Elle réussit le pari de respecter une forme poétique, sans en être esclave, et sans se détacher d’une certaine oralité inhérente à l’écriture de Shakespeare.
Je suis ensuite passé par dix années de gestation, j’ai travaillé des centaines d’heures pour maîtriser le sens des sonnets, les rendre intelligibles, agréables à l’écoute, et les restituer dans un phrasé moderne.
« SHAKESPEARE EST UN VISIONNAIRE. IL UTILISE LA RHÉTORIQUE BAROQUE DU SENTIMENT AMOUREUX POUR TRAITER DE SUJETS SOCIÉTAUX, D’UNE INCROYABLE CONTEMPORANÉITÉ. »
Comment avez-vous abordé la mise en scène de ce spectacle ?
Je la souhaite à la fois cinématographique, abstraite, et picturale, l’enjeu étant de ramener les sonnets, véritable monument poétique, à une parole théâtrale.
J’ai voulu donner une dimension scénique à l’espace mental et intime du poète.
Je mise sur l’interprétation, l’espace, la scénographie, les costumes, les lumières, pour créer une fresque fantasmagorique qui va emmener le public dans un voyage qui sera tout aussi sonore que visuel.
Vous proposez une association singulière, celle du chant lyrique et de l’accordéon classique. Pourquoi avoir choisi cet instrument pour vous accompagner ?
Pour moi, l’accordéon représente l’instrument du voyage.
À son image, Shakespeare conduit ses lecteurs aux 4 coins du globe, dans des lieux et des cultures multiples.
Il est aussi intrinsèquement attaché à la culture populaire, et me parle sans cesse de Shakespeare qui se rit de la vanité des grands, et porte inlassablement la voix du peuple et des opprimés.
Mais de nos jours, l’accordéon est intégré dans les musiques savantes, il est considéré comme un instrument de noblesse.
Il m’évoque en plus une dimension sacrée, une grandeur mystique.
Son timbre rappelle la couleur des orgues d’église.
Que de similitudes avec Shakespeare qui conjugue en permanence pauvreté et noblesse, raffinement, profane et sacré !
La représentation est également portée par une partition électroacoustique, jouée en direct sur scène…
Olivier Innocenti a composé un continuum sonore, au centre de la cohésion narrative et de la trame poétique.
Il oriente le spectacle vers une sorte d’oratorio, et lui confère une dimension symphonique et cinématographique.
La partition, sans jamais rien illustrer, crée des espaces additionnels, concrets et abstraits, qui permettent de prolonger l’écoute et le rêve.
Que souhaitez-vous transmettre avec ce spectacle ?
Il y a une telle pluralité de sens et de sujets dans ces sonnets, que je souhaite laisser l’auditoire être touché par ce qui résonne en lui, sans jamais rien lui imposer.
Très métaphorique, elle vient ouvrir l’imaginaire du public, et l’emmène dans une exploration intérieure traversée par des questions essentielles sur la nature humaine, dans ce qu’elle a de plus vil mais aussi de plus beau.
Par Marie-Lys de Cerval
THÉÂTRE DE L’ÉPÉE DE BOIS
Du 04 au 21 décembre 2025





