Le procès d’une vie

Interview croisée

Le Procès d’une vie

La force collective des femmes de Bobigny

Par Mélina Hoffmann

4 NOMINATIONS AUX MOLIÈRES 2026

– MOLIÈRE DU SPECTACLE DE THÉÂTRE PRIVÉ
– MOLIÈRE DES AUTRICES FRANCOPHONES VIVANTES
– MOLIÈRE DE LA COMÉDIENNE DANS UN SPECTACLE DE THÉÂTRE PRIVÉ
– MOLIÈRE DE LA COMÉDIENNE DANS UN SECOND RÔLE

Avec Le Procès d’une vie, Barbara Lamballais et Karina Testa replongent dans le procès de Bobigny, moment décisif dans l’histoire des droits des femmes.
Un spectacle puissant, bouleversant, mais aussi teinté d’humour, qui remet en lumière ces femmes ordinaires dont le courage et la solidarité ont contribué à faire basculer l’Histoire.

Comment est née l’envie de consacrer une pièce au procès de Bobigny ?

Karina Testa : J’ai découvert cette histoire il y a longtemps, grâce à un livre qu’on m’avait offert. J’étais fascinée par Gisèle Halimi et je me suis tout de suite dit qu’il y avait là une matière théâtrale formidable, une grande pièce de femmes. J’ai proposé le sujet aux filles, parce qu’on se connaît toutes depuis longtemps, et avec Barbara, on s’est lancées dans une coécriture.

« J’ÉTAIS FASCINÉE PAR GISÈLE HALIMI ET JE ME SUIS TOUT DE SUITE DIT QU’IL Y AVAIT LÀ UNE MATIÈRE THÉÂTRALE FORMIDABLE, UNE GRANDE PIÈCE DE FEMMES »

KARINA TESTA

Comment s’est passée votre collaboration à l’écriture et à la mise en scène ?

Barbara Lamballais : Très vite, en écrivant, je me suis dit que j’adorerais mettre cette pièce en scène, parce que j’avais déjà l’impression de la voir au plateau. J’avais beaucoup d’images en tête, Karina avait beaucoup d’idées, et cela a créé un vrai dialogue.

On se connaît depuis très longtemps, on est amies dans la vie, on se connaît dans nos rythmes, nos impulsions, nos envies, nos façons de penser : cette confiance a beaucoup compté. À un moment, la mise en scène est même venue nourrir directement l’écriture.

K.T : Pour la première version, qui était un format de trente minutes pour le festival Mise en Capsules, on avait chacune écrit de notre côté, puis on a confronté nos textes, discuté, ajusté. Il y a eu quelque chose de très instinctif dans cette manière de travailler, une forme de magie.

Qu’est-ce qui vous a le plus bouleversées dans vos recherches ?

K.T : Pour moi, cela a été un bouleversement constant. Bien sûr, je savais que l’avortement avait été interdit, mais je n’avais pas mesuré ce que cela signifiait concrètement dans la vie des femmes.

Je n’imaginais pas à quel point elles risquaient leur vie, à quel point elles étaient poussées à des gestes clandestins, dangereux, terribles. Je me suis demandée : comment ai-je pu ne pas savoir cela plus intimement ? Pourquoi cette mémoire-là se transmet-elle si mal ?

Je me suis projetée de manière très viscérale en me demandant ce que je ferais si cela m’arrivait. Et puis il y a eu Gisèle Halimi. Plus je lisais sur elle, plus ma fascination grandissait. Son courage, sa force, ses combats pour les femmes et contre les injustices m’ont énormément portée.

Pourquoi avoir choisi de mettre au centre les femmes du procès plutôt que la seule figure de Gisèle Halimi ?

K.T : Nous avons fait énormément de versions, très différentes. Au départ, on était plus du côté du contexte politique, social et juridique, avec une place plus importante donnée à Gisèle Halimi. Mais entre-temps, son nom est devenu beaucoup plus présent dans l’espace public, et on s’est dit qu’il était plus juste de remettre au centre les femmes du procès, parce que tout part d’elles. Quand j’ai découvert cette histoire, j’ai eu une réaction un peu naïve en me disant : « mais l’avortement, ce n’est pas Simone Veil ? » Bien sûr, Simone Veil a porté la loi à l’Assemblée, mais si elle a pu le faire, c’est aussi parce qu’il y a eu ce procès avant. Il fallait revenir au premier maillon.

B.L : Dramaturgiquement, ce qui s’est imposé, c’est cette sororité, cette solidarité entre ces femmes.

Quand on a commencé à écrire, en 2017, il n’y avait pas encore eu #MeToo et cette prise de conscience collective qui a suivi. Cette pièce nous a obligées à nous demander ce qu’on voulait raconter aujourd’hui de ces combats, et comment les faire vivre de façon très concrète.

 

« CE QUE J’ESSAIE DE RACONTER AVEC CE SPECTACLE, C’EST CE QUI ME FAITVIBRER ET CE QUE, MOI, J’AURAIS ENVIE DE RECEVOIR »

BARBARA LAMBALLAIS

 

Vous parlez d’une « solidarité de palier ».C’est ce que vous souhaitiez rendre visible sur scène ?

B.L :Oui, complètement. On voulait raconter cette solidarité quotidienne, discrète, presque souterraine, entre femmes. Pas seulement les grandes mobilisations visibles, mais aussi les gestes très concrets, l’entraide de proximité.

Ce procès a révélé quelque chose de très fort : l’opinion publique était prête. Il y avait déjà une conscience collective qui basculait. C’est aussi ce qui a permis ensuite à Simone Veil de porter ce combat à l’Assemblée.

Qu’aviez-vous envie de provoquer en plaçant le public au cœur du spectacle dès l’ouverture…

B.L : L’idée était que le public ait vraiment la sensation d’être dans une assemblée générale, pris dans un mouvement collectif. On voulait supprimer d’emblée toute distance entre les spectateurs et les acteurs.

K.T : Cette entrée-là est aussi née d’un plaisir de spectatrice. J’aime quand le théâtre embarque immédiatement, quand il crée d’emblée un lien entre le plateau et la salle. Ici, cela faisait particulièrement sens avec le sujet l’engagement, la solidarité, l’empathie.

 Quel écho recevez-vous aujourd’hui du public ?

K.T : Ce qui me touche beaucoup, c’est de voir à quel point le spectacle rassemble. Il y a évidemment énormément de femmes dans la salle, de tous les âges, et cela crée une émotion particulière. Mais il y a aussi des hommes, et ils se lèvent eux aussi à la fin. On ne sent pas de malaise, pas de rejet. On sent qu’ils étaient là par choix, qu’ils ont reçu ce qui leur a été adressé. Pour moi, cela dit quelque chose d’important : on a trouvé un équilibre.

On parle d’une histoire de femmes, d’une lutte, d’une injustice, mais sans exclure. Au contraire, on appelle à une forme d’union, et quand on sent qu’elle se crée dans la salle, c’est très fort.

Cette pièce a-t-elle changé quelque chose dans votre manière de regarder l’histoire des femmes ?

B.L : Elle m’a peut-être amenée à mettre mes convictions plus activement en œuvre dans le quotidien, et à accepter que chacun avance à son rythme. Il y a autant de féminismes que de parcours, autant de regards que de personnes.

Ce que j’essaie de raconter avec ce spectacle, c’est ce qui me fait vibrer et ce que, moi, j’aurais envie de recevoir.

K.T :

En travaillant sur cette histoire, j’ai compris que ce qui me révolte ou m’émeut profondément n’est pas quelque chose que je porte seule. Il y a là une résonance collective très forte.

Jusqu’au 31 mai

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