Manu Tchao au Théatre des 2 ânes – Interview de Jacques Mailhot
Interview • Théâtre des Deux Ânes
Jacques Mailhot
« La satire est un droit absolu »
À la tête du Théâtre des Deux Ânes depuis plus de trente ans, Jacques Mailhot y perpétue la grande tradition de la satire politique. Avec « Manu Tchao », la nouvelle revue de la maison, le chansonnier accompagne Emmanuel Macron « jusqu’à la porte de l’Élysée » et porte son regard, nourri d’un demi-siècle de scène, sur un art du rire qu’il estime aujourd’hui plus difficile à exercer.
Par Mélina Hoffmann

Vous avez débuté sur scène il y a plus de cinquante ans. Qu’est-ce qui a le plus changé dans votre manière d’exercer ce métier ?
Ce qui me marque le plus, c’est l’évolution des esprits, et surtout de la satire et de l’humour en général. Le monde est devenu beaucoup plus clivant, beaucoup plus intolérant que celui que j’ai connu à mes débuts, où l’on pouvait tout dire et confronter ses idées.
Aujourd’hui, il faut être très attentif aux différentes pressions. À la moindre incartade, les gens se tendent et font un procès. La censure gagne du terrain, alors on joue davantage la prudence.
Cette année, par exemple, l’affiche de Manu Tchao n’a pas été acceptée sur les colonnes Morris. C’est la première fois que cela nous arrive depuis que je dirige le théâtre. Pourtant, on a fait bien pire ! La satire et la parodie sont un droit absolu. Pierre Desproges disait : « On peut rire de tout, mais pas avec n’importe qui. » Je crois que cela résume bien la situation actuelle.
« La censure gagne du terrain, alors on joue davantage la prudence. »
Avec Manu Tchao, vous accompagnez Emmanuel Macron « jusqu’à la porte de l’Élysée ». Comment construit-on une revue autour d’une actualité qui peut changer du jour au lendemain ?
C’est pour l’aider à partir, car on sent que c’est difficile pour lui ! Il a un mal fou à se séparer de cette maison, alors on s’est dit qu’on allait lui filer un petit coup de main. On va réserver quelque chose chez lui sur Airbnb pour qu’il change un peu de lieu de villégiature !
On a bâti un spectacle autour de son départ de l’Élysée, avec la collaboration de tous les artistes, qui ont chacun mis leur grain de sel.
Et on prévoit toujours des sketchs à tiroirs, qui peuvent être modifiés dans leur contenu comme dans leurs personnages, parce qu’en politique, il y en a beaucoup qui arrivent et qui partent.
On les a à peu près tous mis sur la ligne de départ, mais à l’arrivée, vers mars ou avril, il y aura des défections : ce sera comme le Tour de France ! On ajoute sans cesse des nouveautés pour rester en harmonie avec l’actualité.
« On ajoute sans cesse des nouveautés pour rester en harmonie avec l’actualité. »
Après avoir observé la vie politique pendant plus d’un demi-siècle, qu’est-ce qui fait un très bon personnage pour un chansonnier ?
Il faut qu’il ait de l’épaisseur, du relief. J’ai été gâté à mes débuts avec des tempéraments taillés à la serpe, des personnalités, des accents : Georges Marchais, Charles Pasqua, le général de Gaulle, Georges Pompidou, Valéry Giscard d’Estaing… Et puis François Mitterrand, qui était une sorte de Machiavel doublé d’un Talleyrand et possédait tous les archétypes du grand politicien. Après, il y a eu Chirac, qui avait encore quelques bons restes.
Mais ensuite, on a perdu en épaisseur. Maintenant, ils passent presque tous par l’ENA ou Sciences Po et ils se ressemblent un peu tous.
Vous dirigez le Théâtre des Deux Ânes depuis 1995. Comment faites-vous évoluer aujourd’hui ce lieu historique tout en restant fidèle à sa tradition de satire politique ? À quoi faut-il s’attendre sur scène ?
C’est un lieu historique qui perpétue une tradition très française : la satire politique. Il est emblématique de la vie artistique et culturelle parisienne.
Nous avons beaucoup d’habitués que l’on retrouve d’année en année avec toujours autant de plaisir. Certains demandent même leur rang, leur siège ! Cela montre que ce théâtre est devenu un lieu familier pour beaucoup de gens. Mais à cette activité historique, on ajoute désormais une diversification de la programmation pour attirer un nouveau public.
Nous accueillons des spectacles qui conservent un rapport avec l’histoire, la politique ou la littérature, comme une pièce autour de Winston Churchill ou Le Journal du Goncourt. On a aussi Martin Dust, un personnage assez sulfureux qui reprend les grands thèmes de la Révolution française dans un spectacle drôle, très bien écrit et qui interroge beaucoup.
L’idée est de faire évoluer le théâtre tout en restant fidèle à son identité.




