Zola, la rage à l’encre


Interview

Zola, la rage à l’encre

Interview de Cliff Paillé

Par Manon Dié

Il y a des rôles que l’on interprète, et d’autres que l’on traverse…

Depuis plusieurs années, Cliff Paillé explore les grandes figures de l’Histoire pour en révéler les zones d’ombre et la pensée vivante. Sur scène, cette quête se prolonge aux côtés d’Alexandre Cattez, qui incarne Fernand Labori, l’avocat de Zola, dans un face-à-face aussi intense qu’humain. Aujourd’hui, Cliff Paillé choisit de se confronter à Émile Zola.


Écrire, mettre en scène et jouer le rôle-titre représente une vraie mise en danger. À quel moment avez-vous senti qu’il fallait lâcher l’auteur pour devenir pleinement Zola sur scène ?

Écrire ce texte m’a passionné, jouer ce rôle est un défi exaltant. Je vois là bien plus d’épanouissement que de danger. Écrire Zola, c’était déjà entrer dans sa tête. Le jouer, c’est accorder le corps, les gestes et la voix à ce ressenti. Cela se fait petit à petit, au fil des répétitions, mais à la condition, en effet, de graver le texte dans le marbre. La mise en scène est collective, sobre, et la direction d’acteurs largement partagée.

« ECRIRE ZOLA, C’ÉTAIT DÉJÀ ENTRER DANS SA TÊTE. LE JOUER, C’EST ACCORDER LE CORPS, LES GESTES ET LA VOIX À CE RESSENTI. »

Vous partagez le rôle avec Elya Birman en alternance. Comment le regard d’un autre comédien sur votre écriture a-t-il enrichi votre vision du personnage ?

Dans toutes mes pièces, le regard des comédiens est pris en compte. La double distribution, ici, est un vrai choix car chacun de nous aurait pu assurer toutes les dates. Elya est un meilleur technicien, je connais mieux Zola. Elya est plus précis, moi, peut-être plus naturel. Elya est plus puissant, je suis plus espiègle. Alors on s’est dit, pour parodier Rostand : Et faisons à nous deux un auteur de romans.

La pièce inaugure la réouverture du Studio Raspail. Que représente pour vous d’être associé à ce moment particulier avec ce spectacle ?

Inaugurer cette salle superbe dans le sillage passionné et exigeant de Florence Méaux, constitue à la fois une chance, un honneur, et un engagement.

Mais si nous portons une responsabilité, c’est davantage celle de faire entendre les mots de Zola, debout dans la tempête, incroyables de modernité. Défendre avec lui une certaine idée de l’humanité en un lieu qui a vocation à distraire, mais aussi à interpeller les consciences.

« LE THÉÂTRE, POUR CEUX QUI L’AIMENT, C’EST LE VIVANT, LE RÉEL, LE PALPABLE, LE SENSIBLE. »


Selon vous, qu’est-ce que le théâtre permet dans l’approche d’une figure historique comme Zola, que ni le roman, ni le cinéma, ni le documentaire ne peuvent vraiment offrir ?

Le théâtre, pour ceux qui l’aiment, c’est le vivant, le réel, le palpable, le sensible. Des corps, des voix, des sons, un univers. On est dans un rapport sensoriel aux deux personnages et à l’histoire. Et c’est là qu’il faut aller, inviter les spectateurs chez Zola, qu’il y entrent tout entier, physiquement, jusqu’à en oublier, pour les plus chanceux, qu’ils ne sont « qu’au théâtre ». C’est le difficile pari d’une telle pièce.

Tous les documents que vous utilisez, lettres et articles, sont authentiques. Sur scène, comment parvient-on à faire entendre la vérité brute d’une lettre de Dreyfus ou de Zola sans tomber dans une reconstitution froide ?

Ces extraits sont en effet authentiques, mais ils ont été choisis, raccourcis, sélectionnés, articulés, et dépouillés de ce qui, dans la dramaturgie du spectacle, aurait pu paraître adipeux. C’est du moins le défi de tout spectacle de ce type. Fuir le sentiment trop didactique, la catalogue d’information, l’inventaire de références. L’idée est que chaque spectateur, entre émotion, sourires et réflexion, construise peu à peu un regard enrichi sur Zola, et bien au-delà.

L’Affaire Dreyfus est bien connue du public. Quel regard nouveau votre spectacle apporte-t-il et y a-t-il une réaction particulière qui vous a surpris ou ému ?

L’Affaire est ici dégraissée. Ce sont des enjeux sous-jacents et intemporels qui sont mis en lumière. Mais surtout, c’est une pièce sur Zola qui, longtemps, a cru Dreyfus coupable. Pour autant, son célèbre « J’accuse » fut précédé de six articles brillants et méconnus qui révèlent un chemin passionnant, de pensée et de courage. Ses fragilités, son enfance, ses joies… Ce qui a touché et intéressé, c’est ce regard indiscret par le trou de la serrure.

« LE COURAGE DE ZOLA, DONT JE SUIS INCAPABLE, M’A NOURRI D’UNE ENVIE DE NE PAS ME TAIRE EN CES TEMPS DÉLÉTÈRES. »

Après avoir écrit et joué sur des figures comme Chaplin, Camus, Gauguin et maintenant Zola, qu’avez-vous appris sur vous-même et votre rapport à l’engagement en vivant si intensément avec ces personnages sur scène ?

Il y a eu des femmes, aussi. Johannah Bonger, alias Mme Van Gogh, et Berthe Morisot dans Un soir chez Renoir.

J’aime les destins forts, leurs moments de bascules. Le courage de Zola dont je suis incapable, m’a nourri d’une envie de ne pas me taire en ces temps délétères. Réveiller sa parole est un moyen de le faire, car en parlant hier, il a parlé d’aujourd’hui, et prévenu pour demain. Cette modernité a justifié le projet.

Du 5 mai au 24 juin
Mardis et mercredis à 21h

Animated Social Media Icons by Acurax Responsive Web Designing Company
Visit Us On LinkedinVisit Us On Instagram