On est tous le vieux d’un autre – Interview d’Anne Cangelosi
Interview • Comédie Bastille
Anne Cangelosi
On est tous le vieux d’un autre
Dans On est tous le vieux d’un autre, troisième volet de sa trilogie consacrée à « Mémé Casse-Bonbons », Anne Cangelosi retrouve Joséphine, une octogénaire aussi acariâtre qu’attachante. Envoyée malgré elle en Égypte, la vieille dame va devoir se confronter à ses propres préjugés, dans un seul en scène drôle et sensible sur la tolérance, le vieillissement et notre rapport à l’autre.
Par Mélina Hoffmann

© Yann Etesse
Après deux premiers spectacles consacrés à Joséphine, qu’aviez-vous envie d’explorer de nouveau avec elle dans ce troisième volet ?
C’est Alexandre Delimoges, mon complice depuis 15 ans, qui a eu l’idée du sujet pour ce troisième volet. J’ai coécrit ce spectacle avec lui, et il en a aussi assuré la mise en scène. Il voulait parler de la tolérance, du racisme ordinaire, de l’âgisme… en fait de la peur de l’Autre avec un grand A, de l’ostracisme sous toutes ses formes. Et évidemment j’ai été d’accord !
Pourquoi avoir choisi de l’envoyer à l’autre bout du monde pour la confronter à ses préjugés ?
En fait, Joséphine n’est jamais sortie de son village et rêve d’aller à Paris pour voir la tour Eiffel, l’un des fils rouges de la trilogie. Elle est tellement pénible avec les gens du village qu’ils décident de s’en débarrasser en organisant un faux loto qu’elle va évidemment gagner et dont le gros lot est l’obélisque. C’est d’ailleurs ce qui va la décider à participer. Pensant aller à Paris, elle se retrouve dans une croisière en Égypte, où elle va être confrontée aux Autres, c’est-à-dire tous les passagers de toutes les nationalités ainsi que le personnel navigant.
C’est Alexandre qui a eu l’idée de l’Égypte après avoir fait plusieurs fois la croisière. Je trouve que l’idée de la mettre ainsi en vase clos sur un bateau, obligée de vivre en communauté, est intéressante. Ce genre de voyage organisé, c’est un peu comme une colo où tous les sentiments sont exacerbés, et puis le bateau implique la proximité, chacun doit trouver son espace dans le respect des autres. Et Mémé, ça, elle ne l’a jamais vécu… C’est un voyage initiatique.
« Un artiste est comme un jardinier : il plante des graines en espérant qu’elles poussent ! »
Joséphine tient parfois des propos très durs sur les autres, mais elle se retrouve elle-même confrontée aux préjugés liés à son âge. Comment cette expérience vient-elle bousculer ses certitudes ?
Oui, c’était nécessaire d’être assez radical dès le début pour que sa prise de conscience et sa bascule ne soient pas fades. Il fallait que le contraste soit assez fort. Elle n’est jamais sortie de son village, n’a jamais vu un « étranger » de sa vie, et elle répète ce qu’elle entend plus par bêtise et par ignorance que par réelle méchanceté.
Jusqu’à ce qu’elle soit elle-même victime de rejet à cause de son âge et tous les préjugés qui y sont liés. Elle le dit d’ailleurs : « Pourquoi elle dit ça ? Elle me connaît pas ! » et puis elle rencontre son pendant masculin, Gustave, qui est encore plus trash qu’elle et qui a le malheur de s’attaquer à son petit protégé !
C’est ce qui va opérer cette fameuse bascule et lui faire prendre conscience que les Autres, toujours avec un grand A, ne sont pas des ennemis de fait. Il suffit de faire un pas en avant et d’être un peu curieux, ce n’est finalement pas si compliqué !
Le spectacle existe depuis plusieurs années et a beaucoup tourné. Est-ce que votre regard sur ce qu’il raconte a évolué depuis sa création ?
Il a été créé au moment du Covid. C’était particulier cette période, n’est-ce pas ? Masque pas masque, vaccin pas vaccin. Au début on ne savait rien, rappelez-vous ! Et tout le monde se regardait en chiens de faïence… on n’avait plus le droit de se toucher, de s’embrasser, on ne sait jamais ! Il fallait qu’on reste loin les uns des autres…
Les rues vides… Les razzias dans les supermarchés… On était dans une espèce d’ambiance post-apocalyptique. Je me souviens être allée au supermarché, on était filtrés à l’entrée, on devait être 20 au maximum dans le magasin, et quand ça a été à mon tour de rentrer et je croisais un autre client, on se regardait bizarrement, on était des « ennemis » potentiels…
Six ans après, que reste-t-il de cette période ? L’Après devait être magique ! Est-il magique l’après ? Je ne crois pas, non ! Ignorance rime avec méfiance alors qu’elle devrait rimer avec page blanche (tout est à apprendre, tout est à faire…). Ce spectacle est malheureusement de plus en plus d’actualité et donc, je crois, nécessaire.
Un artiste est comme un jardinier : il plante des graines en espérant qu’elles poussent ! J’espère avoir la main verte !
Et vous, quel genre de vieille dame aimeriez-vous être ?
Indigne, décalée et drôle !
Infos pratiques
On est tous le vieux d’un autre
Anne Cangelosi
Comédie Bastille
Jusqu’au 2 janvier 2027




