Un pur chef-d’oeuvre – Theatre de Passy
Interview • Théâtre de Passy
Un pur chef-d’œuvre
Interview Alain Sachs
Et si une intelligence artificielle pouvait écrire une pièce de théâtre ?
Avec Un pur chef-d’œuvre, Alain Sachs s’amuse à brouiller les pistes entre création humaine et artificielle. Une comédie déjantée qui questionne, derrière l’absurde et le rire, ce qui fait la singularité du théâtre et de ceux qui le créent.
Par Caroline Guillaume

Que raconte Un pur chef-d’œuvre ?
Quatre inconnus aux profils très variés sont convoqués et séquestrés trois jours par un mystérieux personnage. Attirés par une forte somme d’argent, ils découvrent qu’ils ont été réunis pour une mission folle : refaire le monde dans tous les domaines. Une cohabitation forcée où tout bascule rapidement dans l’imprévisible.
Qu’est-ce qui vous a donné envie de faire de l’intelligence artificielle le point de départ de cette pièce ?
En voyant des émissions sur l’essor de l’IA dans l’art (musique, cinéma, graphisme, écriture de polars), je me suis demandé si elle serait capable un jour d’écrire une pièce de théâtre. C’est une manière d’interroger la quintessence du théâtre : l’IA peut-elle en reproduire le fondamental et la singularité, ou est-ce propre à l’esprit humain ?
« Ce qui est amusant, c’est qu’en décrétant d’emblée que c’est l’œuvre d’une IA, tout devient permis ! »
La pièce pose volontairement le doute : « IA ou pas IA ? ». Qu’est-ce qui vous amuse dans cette frontière de plus en plus floue entre création humaine et artificielle ?
Ce qui est amusant, c’est qu’en décrétant d’emblée que c’est l’œuvre d’une IA, tout devient permis ! On peut aller dans des directions inattendues, faire absolument n’importe quoi sur le plan de l’écriture ou de l’évolution des personnages. L’IA donne une liberté totale pour s’amuser avec les situations, le langage et la forme théâtrale.
Après cinquante ans de théâtre, qu’est-ce que l’arrivée de l’intelligence artificielle vous amène à questionner dans votre propre métier ?
L’IA va changer le monde, comme l’électricité ou Internet, mais avec une vitesse fulgurante. La question est de savoir ce qu’elle va modifier dans l’art. Est-ce qu’elle ne fera que reformuler ce qu’on lui enseigne, ou deviendra-t-elle vraiment créatrice ?
Pour les artistes, cela pousse à questionner ce qui fait l’unicité, la nécessité et la valeur de notre travail.
« Cette dynamique permet d’incarner sincèrement le chaos pour que le groupe reste attachant et crédible, malgré le loufoque de la situation. »
Puisque tout est supposé avoir été conçu par une IA, comment avez-vous traduit cette idée concrètement dans la mise en scène ?
J’ai conçu une pièce totalement folle, très déstructurée, qui explore des styles et des voies très différents selon les scènes. L’action est traversée d’évènements chaotiques et inattendus sur les trois journées.
Cette liberté formelle traduit la logique déconcertante d’un algorithme et laisse le public douter constamment entre l’humain et la machine.
Comment avez-vous travaillé avec les comédiens pour rendre crédible une situation aussi absurde et construire ce groupe pris dans un jeu qui le dépasse ?
Le travail a consisté à faire évoluer les personnages à travers ces trois jours en jouant sur leurs réactions face à l’absurdité. Les comédiens s’amusent avec les comportements, le langage et les contrastes de leurs profils. Cette dynamique permet d’incarner sincèrement le chaos pour que le groupe reste attachant et crédible, malgré le loufoque de la situation.
Qu’êtes-vous le plus curieux de découvrir dans les réactions du public face à la pièce ?
Je suis curieux de voir si les gens doutent jusqu’au bout sur l’origine du texte. C’est un suspense insoutenable : pendant toute la pièce, les spectateurs se demandent si c’est de l’IA ou de l’humain. Même avec la réponse donnée à la fin, certains conservent des doutes, et j’aime voir cette hésitation nourrir leur propre réflexion sur le théâtre.




