La Zone Indigo – Interview croisée avec les comédiens


Interview croisée

La Zone Indigo

Tout peut basculer au Théâtre des Béliers Parisiens

Par Caroline Guillaume

NOMINATION AUX MOLIÈRES 2026

AUTRICE FRANCOPHONE VIVANTE MÉLODY MOUREY

Avec « La Zone Indigo », Mélody Mourey signe un thriller d’anticipation haletant, porté par une troupe engagée :
Azad Boutella, Ariane Brousse, Guillaume Ducreux, Olivier Faliez,
Marie Montoya et Lara Tavella. Ensemble, ils plongent le spectateur dans une enquête vertigineuse.
Entre tension, émotion et questionnements brûlants, la pièce est un véritable thriller haletant. Une expérience immersive et urgente, qui interroge nos certitudes et célèbre la puissance du collectif.


Que raconte la pièce ?

Ariane Brousse : L’histoire débute avec un couple de scientifiques français –un linguiste et une spécialiste de l’IA et bioacousticienne– fascinés par les mystères du langage des cachalots.

Pour mener à bien leur quête, ils s’associent à deux autres chercheurs, avec un objectif commun : percer les secrets de ce mode de communication encore largement inconnu.

Olivier Faliez : En effet, cette quête les conduit à explorer un langage potentiellement aussi riche, voire plus élaboré que celui des humains. Chacun met alors ses compétences au service de cette ambition, qui consiste non seulement à comprendre les cachalots, mais aussi à appréhender l’organisation de leur société. J’incarne pour ma part un éthologue intègre, profondément engagé dans la défense de ces animaux, qui voit dans l’intelligence artificielle une opportunité d’accélérer les recherches.

Guillaume Ducreux : C’est à ce moment-là que la véritable tension dramatique s’installe : comment les personnages vont-ils continuer à avancer, individuellement et collectivement, alors qu’ils sont traversés par des doutes, des quêtes personnelles et des conflits d’intérêts ?

La pièce aborde des thèmes qui résonnent fortement avec notre époque actuelle : qu’est-ce qui est particulièrement intéressant à jouer pour vous ?

Marie Montoya : Pour moi, ce qui est particulièrement passionnant à explorer, c’est la manière dont notre position peut basculer radicalement dès lors qu’une situation nous touche personnellement. Tant que nous en sommes éloignés, il est difficile d’en percevoir le danger — ou bien nous n’en voyons que les bénéfices potentiels. L’un des personnages que j’interprète est précisément confronté à ce basculement : dès l’instant où le problème atteint sa propre famille, elle opère un changement de cap total, à l’opposé de sa position initiale.

Lara Tavella : La pièce porte un véritable message d’empathie et invite à réfléchir à la notion de privilège. Elle montre comment, en un instant, on peut passer d’une position de pouvoir à celle d’asservissement, ou encore comment ce qui apparaît comme un avantage peut aussi révéler une perte. Mélody nous a notamment fait lire Cyberpunk d’Asma Mhalla. Dans une scène, j’en fais une lecture silencieuse. Lors d’une dernière représentation, j’ai lu une phrase qui a instantanément résonné avec moi : « Le futur est déjà là ». Cette résonance entre notre réalité actuelle et la pièce m’a profondément marqué, ce qui me pousse à dire que la pièce n’est pas tant une dystopie puisqu’elle parle parfois d’une réalité déjà présente. Ce vertige rend le jeu d’autant plus urgent et nécessaire.

Azad Boutella : Oui, au théâtre, on a rarement l’occasion de jouer des situations aussi urgentes que dans cette pièce. Interpréter des scènes de danger ou de peur est particulièrement engageant. On a presque l’impression d’être plongé dans un grand film d’action. Mélody a le don de créer des ruptures de ton et de surprendre par sa direction d’acteurs. Cette capacité à déstabiliser sans cesse rend l’expérience de jeu absolument passionnante.

« LA PIÈCE PORTE UN VÉRITABLE MESSAGE D’EMPATHIE ET INVITE À RÉFLÉCHIR À LA NOTION DE PRIVILÈGE. »

LARA TAVELLA

Les personnages que vous incarnez traversent de profonds tourments. Quelles contradictions ou tensions internes, selon vous, les rendent particulièrement captivants ?

Guillaume Ducreux : La pièce interroge les moyens que l’on choisit d’employer pour atteindre un objectif : faut-il faire des compromis, ou s’y refuser par devoir moral ? Certains personnages poursuivent un but commun, mais empruntent des chemins radicalement opposés, chacun convaincu de la justesse de sa propre méthode. Il en résulte une véritable confrontation entre les valeurs, les ambitions et les élans affectifs de chacun.

Olivier Faliez : Je trouve que le génie de l’écriture de Mélody Mourey réside dans un rythme d’écriture implacable qui porte l’action. Les personnages sont constamment poussés dans leurs retranchements, confrontés à l’effritement de leurs certitudes. Ils doivent décider dans l’urgence, presque à l’aveugle. Si les thèmes abordés sont graves, les réponses proposées échappent à toute simplification : rien n’est jamais totalement tranché.


Guillaume, Ariane, vous vous retrouvez après votre première collaboration dans Big Mother. Comment avez-vous vécu ce retour en collaboration et avec cette nouvelle troupe ?

Guillaume Ducreux : Mélody est d’une bienveillance légendaire et extrême, dans le meilleur sens du terme. Elle a cette capacité à fédérer un groupe et à réunir les bons comédiens pour constituer une troupe capable de porter pleinement le message de sa pièce. Dès le départ, la troupe s’est soudée très naturellement. Une véritable énergie collective s’est installée. Nous savions que nous allions défendre un texte, une mise en scène et des idées auxquelles nous croyons pleinement.

Ariane Brousse : En lisant la pièce pour la première fois, j’ai immédiatement eu envie de participer à cette nouvelle collaboration, tant Mélody propose des projets stimulants, entourés de personnes inspirantes. Je me suis simplement demandé si l’expérience serait aussi forte que celle de Big Mother, qui a été une aventure marquante. Finalement, j’ai encore davantage accroché : je m’y suis identifiée très vite et j’ai pu m’autoriser à explorer de nouvelles facettes du jeu.

Guillaume Ducreux : J’ai le sentiment que c’est sans doute la pièce la plus intime et la plus personnelle de Mélody. On y retrouve ses convictions et sa singularité. Elle propose un texte très abouti, avec un véritable point de vue d’autrice.

Olivier Faliez : De mon côté, je peux dire que Guillaume et Ariane avaient une maîtrise évidente de la “grammaire” de Mélody (rires). J’avais vu Big Mother en amont, et dès les répétitions, j’observais avec évidence la manière dont ils s’appropriaient ses directions et entraient naturellement dans son univers. C’était très enrichissant pour mon propre travail de recherches !

Qu’est ce qui vous a nourri pour cette pièce, en dehors des références très précises de Mélody Mourey ?

Ariane Brousse : Mélody a fourni de nombreuses références, offrant déjà une matière très riche. Elle s’appuie sur des recherches scientifiques réelles et passionnantes, comme le projet CETI, qui réunit des chercheurs tentant véritablement de percer le mystère du langage des cachalots. Elle convoque aussi des œuvres de fiction telles que Premier Contact de Denis Villeneuve, La Servante écarlate de Margaret Atwood ou encore Don’t Look Up d’Adam McKay.

Au-delà de ça, nous puisons dans nos propres expériences. La pièce interroge notamment la place des femmes dans une société fasciste, une problématique qui, sans être poussée à cet extrême, résonne fortement avec des enjeux actuels qui nous concernent tous.

Marie Montoya : Le personnage que j’incarne est une femme sous l’emprise de son mari et des normes imposées par cette société fasciste. Elle finit par s’en libérer, portée par le désir de protéger un autre personnage. Les thèmes de l’emprise, du féminisme et de la libération de soi résonnent particulièrement avec notre époque et avec les personnages.

Guillaume Ducreux : De mon côté, je me suis appuyé sur des figures bien réelles, notamment pour un personnage important de la pièce, un magnat de la tech aux ambitions démesurées.

Je me suis inspiré de personnalités comme Larry Page, cofondateur de Google, avec sa voix singulière, ou encore de la figure d’Elon Musk, notamment dans ses prises de position récentes. Cela contribue à ancrer le personnage dans une forme de crédibilité et de réalisme.

« AUJOURD’HUI, LES PRISES DE POSITION SONT SOUVENT TRÈS TRANCHÉES ET LES OPINIONS POLARISÉES. LA PIÈCE VIENT JUSTEMENT INTERROGER CES CERTITUDES, PARFOIS DE MANIÈRE RADICALE »

ARIANE

La pièce pose des questions sur la responsabilité individuelle face à des enjeux collectifs. Selon vous, peut-elle faire réfléchir le spectateur par rapport à notre société actuelle ?

Azad Boutella : La pièce ne laisse pas indifférent. Depuis que nous avons commencé à la jouer (NDLR: depuis janvier 2026), il y a vraiment de bonnes réactions : nous avons déjà eu de nombreux remerciements. La pièce n’est ni moralisatrice ni idéologique ; elle porte avant tout une dimension profondément humaine, pouvant toucher chacun.

Olivier Faliez : Nous avons également reçu des retours de spectateurs très émus, parfois même déstabilisés. La pièce atteint, je crois, son objectif : nous confronter à nos propres limites et questionnements face à des situations extrêmes, sur des sujets très actuels.

Ariane Brousse : Je rejoins Olivier. Aujourd’hui, les prises de position sont souvent très tranchées et les opinions polarisées. La pièce vient justement interroger ces certitudes, parfois de manière radicale : nos certitudes sont-elles vraiment immuables ? Nos convictions apparaissent parfois bien plus fragiles qu’on ne le croit. Mais elle révèle aussi que des situations extrêmes peuvent faire émerger des réponses brillantes et inattendues.


T. DES BÉLIERS PARISIENS

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