L’AFFAIRE CORNEILLE-MOLIERE
Menez l’enquête !
Les noms de Corneille et Molière sont éternellement et inébranlablement liés au théâtre français comme ceux de figures légendaires. Ne parle-t-on pas de la langue de Molière et de choix cornéliens ? Ces dramaturges étaient contemporains mais tout les oppose : génie du comique face au maître du tragique. Et pourtant comme derrière chaque génie se cachent des mystères et des incertitudes : et s’ils étaient en fait liés par un secret de filiation ?
Corneille, Molière (et n’oublions pas Racine) s’établissent déjà comme d’illustres dramaturges auprès de leurs contemporains, chacun en spécialiste de leur genre. Leurs noms perdureront à travers les siècles, seront évoqués dans toutes les classes, cours de théâtre et salles de spectacle. Leur position de patriarches du théâtre français n’est jamais vraiment remise en question, jusqu’à ce que l’on soit happé dans l’enquête mystérieuse de L’Affaire Corneille-Molière : Molière serait en fait le nom d’emprunt de Corneille. La pièce commence en Mai 68, temps troublés où le chaos vient proposer un nouvel ordre. Trois étudiants se voient présenter cette théorie par leur professeur et décident de faire la lumière sur cette affaire. Ils croisent la route de Pierre Louÿs, poète et romancier français à l’origine de cette théorie en 1919, et remontent minutieusement toutes les possibilités émises quant à la paternité des œuvres de Molière, non sans être mis face à quelques embûches. C’est une véritable mise en abîme que d’assister à cette enquête puisque l’auteur de la pièce (et comédien), Marc Tourneboeuf, découvre lui-même cette théorie au hasard d’une émission de Franck Ferrand. Il approfondit ses recherches et écrit cette pièce immersive où le spectateur avisé se posera les mêmes questions que les personnages, et évoluera dans sa réflexion avec eux.
Une comédie d’enquête
Cinq comédiens en alternance, avec dans les rôles titres Marc Tourneboeuf ou Adib Cheikhi, Jean-Philippe Bêche ou Fabian Richard, Damien Bellard ou Lancelot Courcieras, Grétel Delattre ou Cécile Covès, Iona Cartier ou Mathilde Cerf, font vivre plus de 30 personnages. La mise en scène effrénée et précise de Julien Alluguette laisse l’audience se balader dans un tourbillon temporel tout en laissant place à l’imagination : quelles directions prendre dans cette course à la vérité ? La scénographie moderne et astucieuse met l’accent sur des effets de lumières marqués mais qui n’effacent pas l’histoire, au contraire : ils viennent cadrer et porter la narration, tel le fil conducteur sur lequel l’auditoire marche pour suivre les personnages dans leurs recherches. Le spectateur est ainsi propulsé dans le rôle du quatrième étudiant-enquêteur. Le théâtre se métamorphose en salle de cours d’où débute l’investigation ; les musiciens, Nathan Robain ou Martin Jaugey, installés en salle, interagissent directement avec lui. Si le sujet est traité avec sérieux, toutes les dates clés de cette affaire sont savamment répertoriées par nos trois compères, il n’en est pas moins traité avec beaucoup de panache, de malice et d’ingéniosité. C’est une comédie d’enquête qui bouleverse nos certitudes acquises sur deux grands dramaturges.
Une énigme insaisissable ?
Dans L’affaire Corneille-Molière, la vérité semble être une énigme insaisissable, oscillant entre preuves historiques et spéculations intellectuelles. Mais au-delà de cette controverse, la pièce nous pousse à interroger la place des auteurs que nous admirons et mettons sur un piédestal. Qui décide de la postérité d’un écrivain ? Sur quels critères juge-t-on qu’un artiste est un génie, tandis qu’un autre tombe dans l’oubli ? Cette réflexion dépasse le cas de Molière et Corneille : elle questionne notre rapport à l’histoire, aux figures que nous sacralisons, et aux vérités que nous considérons comme immuables. Dans un monde où les informations circulent rapidement et où les théories se multiplient, l’exigence de rigueur et de vérification devient essentielle. Pourtant, la vérité n’est pas toujours une évidence ; elle se confronte aux croyances, aux intérêts et aux biais humains. Comme dans L’affaire Corneille-Molière, elle reste un idéal à atteindre, un équilibre fragile entre faits, interprétations et doutes. Et peut-être qu’au final, ce que nous tenons pour acquis mérite d’être questionné. L’enquête est à mener !
Actuellement, à la Comédie Bastille