PAUVRE BITOS

Le Dîner de têtes d’Anouilh

Une troupe de huit brillants comédiens interprète sur scène cette œuvre de Jean Anouilh, polémique lors de sa première représentation en 1958 et jouée pour la dernière fois en 1967. La mise en scène de Thierry Harcourt sublime un texte à double tranchant et double temporalité, dans lequel l’auteur traite d’un sujet contemporain en invoquant des figures du passé. Un humour absurde, mordant et efficace.

Scandale au théâtre !

En 1958 Jean Anouilh, rendu célèbre par sa reprise d’Antigone douze ans plus tôt, signe une pièce qui fera scandale : Pauvre Bitos ou le Dîner de têtes. L’opinion publique se révolte, la presse décrie les intentions de l’auteur… Qu’elle soit bonne ou mauvaise, une telle vague de publicité fait le succès de la pièce et le théâtre fait salle comble nuit après nuit. Trop controversée, Pauvre Bitos n’avait pas été jouée depuis 1967… Mais se retrouve à présent sur la scène du Théâtre Hébertot. Thierry Harcourt met en scène et redonne vie à cette œuvre restée trop longtemps endormie. Malgré le déchaînement d’opinions qu’elle a engendré, ou peut-être grâce à lui, l’oeuvre est restée dans l’esprit de son auteur la seule pièce qui l’ait vraiment amusé.

Révolte d’un martyrisé

Comédie cinglante et sanglante, Pauvre Bitos valse avec l’humour noir et le thriller, s’évitant ainsi toute catégorisation et bouleversant les attentes des spectateurs. Son personnage principal, Bitos (Maxime d’Aboville) a souffert durant toute son enfance de la stricte frontière entre les classes sociales. Seul élève boursier dans une école fréquentée par la bonne bourgeoisie catholique de province, Bitos se fait perpétuellement martyriser par ses camarades. Mu par une rage accumulée et par un ardent désir de gravir l’échelle sociale, il étudie sans relâche. Devenu un impitoyable procureur de la République, il traite ses affaires sans bonté ni noblesse de cœur. Lorsqu’il est invité à dîner par six de ses anciens camarades, Bitos ne peut refuser. Le thème de la soirée a de quoi surprendre : chacun devra venir grimé en un grand nom de la Révolution Française. Il sera Robespierre. La mise en scène d’Harcourt réunit ainsi ces sept personnages autour d’une table, telle une Cène anachronique, dans laquelle on aurait remplacé les apôtres par Robespierre, Camille Desmoulins et sa femme Lucile, Mirabeau, Saint-Just, Danton et Marie-Antoinette. En toile de fond, de hautes arches en pierre, dans la pénombre, ne sont pas sans rappeler la Conciergerie, où a été incarcérée la reine après dix mois dans la prison du Temple. Au fil du dîner, la
salle à manger se transforme imperceptiblement en un tribunal. Les invités refont le procès de ces hommes et femmes illustres, chacun défendant celui qu’il incarne. L’orgueil et la folie meurtrière de Robespierre s’entremêlent aisément avec l’intransigeance et le désir de revanche de Bitos. Le jeu, aux intentions déjà mauvaises, tourne inévitablement au massacre.

Un contexte significatif

Bien que le sujet de la pièce soit indéniablement piquant, que sa représentation de la Révolution Française puisse déjà en déranger certains, elle n’aurait probablement pas fait polémique
si Anouilh s’en était tenu là. Un détail fait pencher la balance : Bitos était un Résistant. Par son métier, et sans doute par affinité personnelle, il est impliqué dans les procès contre les collaborateurs, qui continuent d’avoir lieu en 1958. Cette période dite d’Épuration est l’occasion de nombreux procès officieux,