Interview avec Thierry de Pina – Adaptation des monologues d’Emmanuel Darley

Thierry de Pina a réuni ses trois spectacles adaptés des monologues d’Emmanuel Darley dans un triptyque débordant d’humanité, qui donne la parole à « ceux qu’on ne regarde pas ».
Il nous a parlé de ce « théâtre du cœur et de la lucidité » qu’il défend avec un engagement et une passion sans faille. 

 

Comment est née l’idée de réunir ces trois textes d’Emmanuel Darley ? 

Je voulais poser un regard sur des sujets de société profondément humains et universels qui sont, hélas, trop d’actualité : les fractures sociales, la précarité, le besoin du regard de l’autre pour exister, la quête de sa propre vérité, la difficulté à se construire quand on ne rentre pas dans le moule de la société, l’invisibilisation, etc.

Ces trois monologues permettent de semer des graines pour aider à ouvrir les consciences. Ce que je fais par ailleurs en intervenant dans les collèges et les lycées, mais aussi dans les maternelles des quartiers difficiles autour de thèmes comme la différence, l’écologie, le vivre ensemble.  

 

Pouvez-vous nous dire quelques mots sur chacun d’eux ? 

Ces textes parlent de différence, de solitude, d’amour, d’humanité.

« Qui va là ?» raconte l’histoire d’un homme qui vit dans la rue, que personne ne regarde. Il rentre un jour dans un théâtre vide avec l’urne contenant les cendres de sa maman dans les mains, et commence à se raconter…

« Le mardi à Monoprix» est l’histoire de Marie-Pierre, qui rend visite à son papa tous les mardis et l’accompagne faire ses courses au Monoprix du quartier où elle a grandi… et où tout le monde la regarde parce qu’avant, Marie-Pierre était Jean-Pierre. Il est ici question de comment se construire quand on est trop regardé ? Quand un parent n’accepte pas ce que l’enfant est devenu ?

Et enfin « Pays Bonheur », le petit dernier, est à l’origine un roman fragmenté de plusieurs récits de migrants de différents pays.

J’ai choisi de créer un seul personnage pour porter toutes ces histoires de quête souvent désespérée et illusoire d’un ailleurs qui soit plus vivable. 

 

Vous avez plusieurs fois été récompensé pour votre interprétation. Comment avez-vous travaillé ces sujets pour les aborder avec l’émotion la plus juste ?  

Je ne conçois pas le théâtre si je ne suis pas engagé dans mon émotion et dans le sujet.

Je rencontre donc toujours les populations concernées, je travaille avec les associations.

Pour « Pays Bonheur » par exemple, je suis allé rencontrer des mineurs dans les centres de migrants qui leur sont dédiés. Ils m’ont très peu parlé de leur parcours car ils venaient d’arriver et c’était très difficile pour eux, alors je me suis inspiré de cette pudeur-là.  

 

Qu’est-ce qui vous touche le plus dans l’écriture d’Emmanuel Darley ? 

Son style, sa sensibilité. Il a une syntaxe très particulière qui met en exergue les mots, et il parle avant tout des sentiments humains. Il n’est pas dans le jugement, ni moralisateur.

Il s’adresse à chacun de nous et fait du spectateur un partenaire de jeu, un confident. J’ai eu un coup de cœur immédiat pour ses textes que j’ai dévorés. J’ai eu l’impression qu’il les avait écrits pour moi.  

 

Qu’est-ce qui vous rend si sensible à ces parcours de vie fragiles ?  

J’ai toujours eu envie de connaître les autres, quels qu’ils soient. Je me suis toujours dit que je pourrais être un de ceux-là, parce que la vie est faite de tellement de choses difficiles…

Du jour au lendemain on peut se retrouver à la rue, pour une raison ou une autre, devenir un indésirable parce qu’on n’est pas comme la société a décidé que l’on devait être.  

 

Qu’avez-vous envie que le public emporte avec lui en quittant la salle ? 

L’envie d’aller au-delà des certitudes et des clichés. Car on connaît leur existence, mais on prend très rarement le temps de parler à ces personnes qui sont isolées, exclues, différentes.

Mon souhait est que le public pose sur eux un regard, déjà, puis un regard bienveillant, empathique. Parce que c’est ça le « vivre ensemble » : se comprendre.

Et pour se comprendre, il faut savoir qui l’on est, ce que l’on a traversé, et Emmanuel le fait tellement bien dans ses mots… 

 

Un moment particulièrement fort que vous retenez ? 

Quand le public concerné vient me voir ! J’ai invité énormément de SDF sur Paris à venir voir « Qui va là ?» et, alors que les spectateurs ne s’autorisent généralement pas à rire, eux étaient hilares parce qu’ils se reconnaissaient !

Du coup ça libérait le rire chez le reste du public et c’était beau à voir. Il y a souvent de très beaux moments d’émotions et de partage car je parle au cœur des gens, en y mettant beaucoup de ma sensibilité.

Dans « Le mardi à Monoprix» , où il est question de la transidentité, on m’a souvent dit : « on est tellement contents que tu fasses ça car c’est très juste, mais on serait incapables de retraverser tout ça ».

Beaucoup de personnes se reconnaissent aussi simplement dans le conflit entre cette fille et ce père parce qu’ils ont fait des choix de vie, quels qu’ils soient, qui n’ont pas toujours été acceptés par les parents.  

Si vous deviez décrire ce triptyque en trois mots ? 

Humanité. Amour. Empathie. 

 

Mélina Hoffmann

Pays Bonheur, à partir du 8 janvier au Guichet Montparnasse
Qui va là ? les 13, 14, 15 février au Bouffon Théâtre
Le mardi à Monoprix, à partir du 20 février à l’Essaïon 

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