« MÈRE » DE WAJDI MOUAWAD

Une écriture viscérale

 Le troisième volet du cycle Domestique de Wajdi Mouawad retrouve les planches du théâtre de la Colline. Une fiction autobiographique cloisonnée dans un appartement parisien où l’on entend, de si loin, les échos de la guerre au Liban. Bouleversant, comme toujours avec le metteur en scène. 

« ET MAINTENANT JE SUIS LÀ, COMME À L’INTÉRIEUR D’UNE PAUPIÈRE FERMÉE, ET JE PENSE AUX YEUX DE MA MÈRE, ET JE NE SAIS PAS POURQUOI, CES YEUX-LÀ, BIEN PLUS QUE LES MIENS, ME DONNENT ENVIE DE PLEURER »

Wajdi Mouawad

Wajdi Mouawad naît au Liban en 1968. Il y vivra durant les huit années de paix que connaît le pays. Mais la guerre civile éclate bien vite. C’est en France que sa famille trouve d’abord refuge, pendant cinq ans, avant un exil au Québec. Il assouvit là sa passion pour la dramaturgie et, bientôt, prend la tête d’un théâtre. Après une carrière prodige et des pièces présentées partout dans le monde, il dirige le théâtre de la Colline depuis 2016. 

« MÈRE EST UNE TERRE OÙ J’AI PU ENFIN POSER LES PIEDS. »

Une fiction autobiographique qui raconte l’exil 

Wajdi Mouawad l’a toujours répété : l’écriture est une forme d’exil. Quand on saisit son stylo et fait danser les mots sur le papier, on s’échappe, on part loin et on ne revient pas. Justement, pour Mère, il s’inspire d’une période charnière de sa vie, marquée par l’exil. À partir de ce fait majeur de son existence, il déploie une fiction bouleversante. C’est donc la guerre civile libanaise qu’on perçoit au loin, tout au long de la pièce. Mais le décor se tient à Paris. Une mère et ses trois enfants trouvent refuge dans la capitale, alors que le père est resté au pays. Ils resteront là pendant cinq ans, cinq années d’attente et d’inquiétude. Sans aucune possibilité de renverser le cours de l’histoire, le dernier des enfants doit essuyer le revers que porte la guerre sur sa mère, l’être qu’il aime le plus au monde. Il ne se doute pas, à ce jour, que cet événement traumatique le marquera pour toujours, jusqu’à en faire un spectacle de théâtre : « Mère est une terre où j’ai pu enfin poser les pieds. » 

« DANS MÈRE, ET C’EST TANT MIEUX, IL N’Y A PAS LA PLACE POUR QUE L’ÉCRITURE VERSE DANS LA POÉSIE, TOUT SIMPLEMENT PARCE QUE MA MÈRE ÉTAIT UNE FEMME TRÈS CONCRÈTE. » 

Le premier spectacle en libanais du metteur en scène 

Jusqu’alors, les créations de Wajdi Mouawad avaient toujours comme cadre la langue française. Pour la première fois, et alors même qu’il n’écrit pas l’arabe, la pièce est jouée en libanais. « Pour Tous des oiseaux, j’ai écrit un texte en français ensuite traduit en quatre autres langues, ce qui m’a vraiment donné l’impression d’un déplacement vers un lieu inhabituel, une langue autre. À l’inverse, avec Mère, j’ai eu la sensation phénoménale d’être « détraduit », comme si l’on faisait apparaître la véritable écriture. ». Une façon de renouer avec ses origines et de donner une nouvelle musicalité à ses textes. « Dans Mère, et c’est tant mieux, il n’y a pas la place pour que l’écriture verse dans la poésie, tout simplement parce que ma mère était une femme très concrète. » 

« UNE AUTRE RÉALITÉ QUI EST CELLE DU THÉÂTRE, FAIT DÉRIVER DOUCEMENT LE RÉCIT VERS LA FICTION. »

Le troisième opus du cycle Domestique 

Mère fait suite aux deux premières créations du cycle Domestique : Seuls et Soeurs, qui seront suivies de Père et Frères. On retrouve dans cette saga un thème particulièrement cher au metteur en scène : les relations filiales. Bien sûr, comme toujours dans l’écriture mouawadienne, il plante aussi le décor de l’exil. Dans Seuls, le dramaturge se met lui-même en scène pour aborder la question du fils. Avec Soeurs, il refait le choix du monologue et, cette fois, c’est Annick Bergeron qui porte le texte haut et fort. Les protagonistes de la famille défilent mais le résultat est le même : le metteur en scène réussit à prendre le spectateur aux tripes, à travers une écriture viscérale qui agit comme un coup-de-poing. 

Par Lola Boudreaux

Au Théâtre La Colline, du 10 mai au 4 juin.